La lexicographie historique est un champ disciplinaire qui relève à la fois de l’histoire et des études littéraires. Dans ce cadre, l’équipe internationale participant à ce programme de recherche se propose d’étudier les termes du champ lexical de la paix, dans différentes langues, sur la longue durée (Antiquité et Moyen Age). Cela ne peut se faire qu’en historicisant leur usage, en considérant les types de textes dans lesquels ils sont produits ainsi que leur co-texte, en étudiant les contextes de production et de réception.

NB : les référents et la terminologie étant différents d’une culture à l’autre, il serait fort ethnocentrique de partir d’un mot existant dans une langue donnée. Ainsi, le latin et les langues qui en sont dérivées possèdent un mot : pax, pau, peace, paix, pace paz… dont il serait absurde de rechercher l’exact équivalent dans d’autres langues.

Au lieu de cela, nous abordons, pour chaque langue, un champ lexical qui offre un univers de sens (cf. 2.2).

1. Un point de vue historien

Nous travaillons sur les langues, à partir des textes, dans une dynamique historienne car :

-        nous sommes attentifs aux contextes de production et de réception des textes étudiés ;

-        nous nous préoccupons des évolutions au sein d’une langue donnée ;

-        les vocables et les expressions pouvant voyager d’une langue à l’autre, il convient de les suivre.

NB: Bien que nous étudiions le lexique, notre propos n’est pas strictement linguistique. Ainsi, les emprunts lexicaux (par exemple, pour l’arabe, à l’akkadien, à l’hébreu, à l’araméen, au syriaque…) ne nous intéressent pas pour trouver des étymons, mais plutôt dans la perspective du « voyage des vocables ». Autrement dit, les langues n’étant pas des conservatoires figés, il convient d’en historiciser l’étude, et notre propos est de le faire en ce qui concerne le champ lexical de la paix dans différentes épistémès.

 

1.1 Étudier les évolutions de la terminologie

Des termes peuvent apparaître/disparaître au sein d’une langue, ou bien changer de référents d’un moment à l’autre de l’histoire, et nous historicisons les référents d’un même vocable.

Ainsi, en grec, eirènè, signifia d’abord un état de paix établi par traité entre les cités grecques qui se faisaient la guerre et il fallut attendre les années 395-394 AC pour que cela concerne un traité établissant une paix définitive (Aymard, 1962).

1.2. Comprendre les contextes

L’histoire est sensible, non seulement aux évolutions, mais aussi aux contextes de production, forcément différentiés d'une langue à l'autre, d'une époque à l'autre au sein d'une même langue, voire d'un milieu à l'autre. Un édit proclamant dans une inscription lapidaire la gloire du roi ayant apporté la paix n’est pas considéré par l’historien(ne) comme un texte religieux enjoignant aux êtres humains de vivre en paix les uns avec les autres.

Donc, la lexicographie historique, relevant à la fois des disciplines littéraire et historique, impose au chercheur d'être attentif :

  • aux supports sur lesquels portent les textes étudiés (tablettes, papyrus, inscriptions lapidaires, codex….) ;
  • à la nature des textes étudiés (décret royal, formule magique, grand texte religieux, documentation fiscale, traité international…) ;
  • au co-texte, soit les locutions entourant le mot concerné ;
  • aux contextes :
    • historique (période de conquête, d’alliance historique, de trêve de courte ou longue durée…) ;
    • de production : nature des producteurs de texte, type de gouvernement l’émettant, grand texte enrichi de génération en génération et indatable, document papyrologique produit pas une administration locale ou un contribuable … ;
    • de réception : écrit pour qui ? sujets, contribuables, fidèles d’une religion…

NB : la question des traductions se pose : le passage d’un texte d’une langue à une autre demande un examen particulier de la terminologie, et l’étude des référents, souvent différents d’une épistémè à l’autre. Jusqu’à quel point les traductions sont-elles fidèles aux textes originels ? Parfois un texte est traduit plusieurs fois : la Bible en hébreu à été traduite en grec puis en latin ; la Chronique de Jean de Nikiou a été écrite en copte, puis traduite en arabe, puis en guèze et enfin en français.

 

1.3 Examiner le voyage des lemmata

Si l’on considère plusieurs langues, ce qui est l’un des intérêts de notre recherche collective, l’on voit que les vocables peuvent voyager d’une langue à l’autre et il conviendra de les suivre.

Ex : SaLaMa/SHaLaMa :

sumérien -> akkadien -> égyptien ancien

                                    -> hébreu

                                     -> arabe -> persan

                                     -> turc

2. Une méthode proche des textes comme des contextes

2.1 Constituer des corpus

Dans un premier temps, nous repérons, quel que soit le genre littéraire concerné (documents administratifs, traités internationaux, chroniques historiques, textes politiques ou religieux, voire littéraires…) plusieurs types de situations avec des textes exprimant :

  •  la paix effective : inscriptions lapidaires comme les bornes aux frontières ;
  • l’arrêt temporaire ou définitif de la guerre: traités installant une trêve momentanée ou durable ;
  •  le maintien de l’ordre intérieur ou international ;
  • une harmonie intérieure à l’être, personnelle ou collective.

 

2.2 Relever le lexique

Puis, il s’agit de recueillir le vocabulaire : si le concept de paix, soit l’harmonie entre les peuples, entre les membres d’une même communauté, ou bien en soi-même, existe, on recueillera ces termes.

NB : À un moment où l’on est en guerre permanente, il peut ne pas y avoir de terme pour dire la paix. Néanmoins, la guerre n’est pas sans interruptions, et les termes pour dire la sortie de la guerre existent. Si, dans une culture donnée, il n’y a pas de mot pour dire la « paix » avec, comme référent sémantique « entente durable entre les peuples », tout ce qui est de l’ordre de l’arrêt de la guerre : la trêve, l’armistice, la réconciliation ; de la négociation avec l’Autre pour établir un état d’entente avec lui : la conciliation, l’alliance, la concorde, l’accord, la convention ; ou une paix qui sépare : l’arbitrage, le pacte, ou même, qui s’opère dans un rapport de soumission : le tribut, la pacification, le pardon (du prince au rebelle, de l’ami à l’infidèle, de Dieu au pêcheur) : tous ces termes seront notés, dans leurs co-textes et dans leurs contextes.

2.3 Examiner le co-texte

La lexicographie historique utilise les méthodes des disciplines littéraires. Ainsi, nous sommes sensibles au co-texte, qui donnera le référent. Une paix établie dans le cadre d’un rapport de domination sera désignée par le vocable « paix », ou « pacification », mais rendra plus compte d’un rapport de type colonial que d’harmonie entre les peuples.

La pacification, soit la soumission de l’Autre à son ordre (comme la Pax romana), est obtenue par la guerre, c’est ainsi que l’on peut comprendre la formule d’Aristote : « la paix est le but de la guerre comme le repos est le but du travail » (Politique, 1334a). La paix dont il s’agit ici relève d’un rapport de domination, d’une posture d’autorité entre le vainqueur et le soumis, le colonisateur et le colonisé.

La posture d’autorité se trouve aussi dans la paix sociale, soit le maintien de l’ordre dans une entité donnée. Le vocabulaire pourra être alors de l’ordre de la concorde, mais ne signifiera pas pour autant que la situation ne soit pas établie dans le cadre d’un rapport de force, de domination.

Il ne s’agit plus alors du rapport entre les peuples, mais, des différentes composantes d’une société, la paix ici est un état de stabilité sociale, souvent obtenue au prix d’un maintien de l’ordre coercitif. Les référents de la « paix » sont ici le « maintien de l’ordre ». Là aussi, les notions d’arbitrage pourront être importantes.

Parfois, à l’inverse, un vocabulaire du registre de l’affectif pourra être mobilisé : l’amitié entre les peuples est souvent un des fondements du discours sur la paix. L’étude du contexte et celle du co-texte nous permettent de comprendre à quel point il s’agit d’expression convenue, fictionnelle, ou de sentiments réellement ressentis.

L’étude du co-texte permet aussi de comprendre si le référent est positif ou négatif. Ainsi, « une paix de lâches » et « une paix qui apporte la prospérité » sont deux locutions qui disent nettement que la paix peut être considérée comme quelque chose de négatif ou de positif, et c’est le co-texte qui nous l’indique.

« Moi qui en ces mornes temps de paix n’ai que le loisir de tuer le temps », s’exclame Richard III. Et l’on comprend que le héros shakespearien ne s’épanouit que dans la guerre ; le co-texte rend compte ici de la représentation négative de la paix, qui suscite un mortel ennui chez ce prince belliqueux.

Il nous faut donc passer par une phase d’analyse, soit reconnaître les mots, les phrases, leurs rôles grammaticaux, leurs relations et leur sens.

L’examen du co-texte rend compte de la complexité du champ lexical de la paix.

Pour expérimenter cette méthode, nous proposons un premier ouvrage collectif dans lequel nous procédons à l’analyse de différents textes, en plusieurs langues.

Pour citer cet article

S. Denoix, « L’analyse des mots de la paix à l’épreuve de la lexicographie historique. Éléments de méthode », Les mots de la paix/Terminology of Peace [en ligne], mis en ligne le 25/11/2015, consulté le 23/10/2021.