Fiche élaborée par Sylvie Denoix, CNRS, UMR 8167 Orient & Méditerranée, "Islam médiéval", Paris

Famille de langue et particularités linguistiques

La langue arabe (al-lisān al-‘arabī) appartient à la famille des langues sémitiques du sud. Héritière des quatre langues sudarabiques, elle est née vers le IIe siècle dans la péninsule Arabique  en milieu bédouin et s’est d’abord illustrée dans la poésie.

Comme les autres langues sémitiques, c’est une langue à racines consonnantiques.

Écriture

L’écriture arabe est alphabétique, seules les consonnes et les voyelles longues ou semi-consonnes sont écrites, sauf dans certains textes dont il faut absolument établir la vocalisation, comme le Coran, où un système diacritique note les voyelles courtes.

Cette écriture a servi de support à de nombreuses autres langues du domaine musulman (persan, turc, ourdou, kashmiri, kurde…)

La plus ancienne inscription en arabe date du IIIe siècle.

Étendue chronologique et géographique

Dès ses débuts, l’arabe a été parlé et écrit par différents groupes ethniques de la péninsule Arabique, et un travail de collecte a été réalisé par les grammairiens arabes, principalement des villes irakiennes de Kūfa et de Baṣra du IIe/VIIIe siècle au IVe/Xe siècle.

Valeur symbolique

Pour les musulmans, le Coran a été révélé en arabe, ce qui donne un poids affectif et symbolique particulier à cette langue.

Coran, sourate (mekkoise) 26 : Les poètes

192 Certes, lui [le Coran] est une révélation du seigneur des deux mondes

193 sur lequel est descendu l’esprit fidèle [l’ange Gabriel]

194 en ton [adresse à Muḥammad] cœur, afin que tu fasses partie de ceux qui avertissent

195 en langue arabe claire (bi-lisānin ‘arabin mubīnin)

Avec la conquête islamique, la langue arabe s’est répandue, à partir du VIIe siècle, jusqu’au Maghreb extrême à l’ouest, et à l’Irak à l’est.

Dans les pays musulmans qui ont gardé leur langue, comme l’Iran ou le monde turc, l’arabe, langue des textes religieux, a eu une forte influence et a été pendant des siècles la langue savante, en parallèle à d’autres langues, comme le persan, le turc, le berbère… qui ne furent pas seulement des langues vernaculaires, mais ont aussi eu leurs élites savantes.

Vecteurs de rayonnement culturel

La religion musulmane comme la culture littéraire arabe ont développé de nombreux genres littéraires exprimés sur des supports variés : graffitis ou inscriptions, lapidaires, textes documents administratifs, comptables, ou lettres privées sur papyrus, documents d’archives ou manuscrits littéraires ou religieux sur parchemin ou sur papier…

Les documents en langue arabe relèvent de tous les genres littéraires et de toutes les disciplines, des écrits religieux (Coran, hadiths, commentaires coraniques… sans compter l’expression en langue arabe des textes des non musulmans de langue arabe : coptes, melkites, nestoriens, maronites…) aux recueils de chancellerie et aux traités des sciences profanes (astronomie, mathématiques, médecine, grammaire, lexicographie, sciences naturelles, philosophie…).

Le goût pour la langue arabe est impérieux et les lexicographes et les grammairiens médiévaux ont produit une œuvre remarquable.

‘Ilm al-lugha, « la science de la langue » a donc été très valorisée et de très nombreux dictionnaires (qamūs) et lexiques (mu‘jam) ont été élaborés.

Citons les travaux du lexicographe Ibn Manẓūr (1233-1312), qui travaillait dans la chancellerie mamlouke et fut l’auteur d’un dictionnaire de la langue arabe, terminé en 1290. Ce dictionnaire doit servir à versifier puisqu’il est rangé par ordre alphabétique de la racine finale.

Évolution de la langue, différences idiomatiques

Malgré les évolutions, notamment dans le lexique, la langue arabe est considérée par la plupart de ses locuteurs comme une langue unique, qu’il s’agisse de la poésie préislamique, du Coran ou du vaste corpus produit par la civilisation arabo-musulmane tout au long de l’époque médiévale.

Les parlers vernaculaires sont considérés comme des dialectes.

De tout temps, la diglossie entre les niveaux de langue de l’arabe classique et des dialectes a été important.

Corpus utile à l'étude du lexique de la paix

Instruments de travail

Le travail sur la langue arabe, et particulièrement sur son lexique, des lexicographes arabes comme des orientalistes, ayant été très important, les dictionnaires de toutes époques peuvent être utiles, pourvu qu’ils situent (co-texte et contexte) les termes donnés.

Plusieurs dictionnaires répondent à ces exigences :

  • Un dictionnaire arabe du xiiie siècle: le dictionnaire d’Ibn Manẓūr (1233-1312), le Lisān al-‘Arab, qui s’est inspiré de ses prédécesseurs :
    • Al-Azharī, Tahḏīb al-luġa
    • Ibn Sida, Muḥkam
    • Al-Jawharī al-Ṣaḫāḫ, al-Qamūs
    • Al-Ḏahabī, al-Nihāya

 

  • Un dictionnaire arabe du xive siècle: le Qāmūs al-Muḥīṭ d’al-Fīrūzābādī (729/1329-817/1415) dont nous présentons ici les notices des racines SLM et ṢLḤ
  • Un dictionnaire arabe du xviiie siècle: Ibn Murtaḍā al-Ḥusaynī al-Zabīdī (Belgram, Inde,1732- Égypte, 1790), Tāj al-‘Arūs min jawāhir al-qamūs.
  • Un dictionnaire arabe-francais de la fin du XIXe siècle: Dozy, Supplément aux dictionnaires arabes.

Les encyclopédies comme l’Encyclopédie de l’Islam donnent des définitions de maints termes relevant du champ lexical de la paix (amān, ṣulḥ, ‘aqd…).

Les grands textes fondateurs

  • La poésie préislamique est une poésie épique, décrivant surtout des joutes entre tribus. Le champ lexical de la paix y est peu ou pas attesté.
  • Le Coran met en scène les relations avec les croyants des autres religions, ceux à qui le message islamique a été envoyé et ceux qui sont vierges de tout prosélytisme, ainsi que les apostats. Pour tous, le système relationnel utilise soit un lexique hostile, soit le lexique de la conciliation, de la confiance, de la protection...
  • L’Histoire des Patriarches (Ta'rikh baṭārikat al-kanīsa l-miṣriyya) donne une version tardive de la conquête islamique de l’Égypte. C’est un recueil de Vies des patriarches de l’Église d’Égypte, depuis Marc, jusqu’à Cyrille II. Ces Vies ont probablement été rédigées en copte, puis compilées et traduites en arabe au XIe s. par le diacre alexandrin Mawhūb b. Manṣūr b. Mufarrij (v. 1025-v.1100),. Deux grandes versions, la « Primitive » et la « Vulgate », datant respectivement des XIe et XIVe s. manuscrit Paris. ar. 303)

Les textes historiques : sources narratives

  • Les Livres des conquêtes sont un genre littéraire qui rend compte, deux siècles après les événements, de la conquête islamique du VIIe siècle. Selon ces récits, les conquis le sont en guerroyant ou non, et, dans ce cas, le vocabulaire du pacte, de la conciliation, de la pacification, du tribut… est abondant. Il rend compte de la manière dont les musulmans ont géré, justifié ou écrit l’histoire du rapport de domination entre les musulmans et les dhimmis.
  • Dans un contexte de guerre, il faut pouvoir faire du commerce et assurer la sécurité des biens et des personnes. Les traités de paix et de commerce vont donc parler de la bienveillance, de la trêve, de l’armistice… Établis entre deux parties, ils sont bilingues et ont alors l’intérêt de montrer s’il y a une correspondance entre les diverses langues ou si les acceptions sont éloignées d’une épistémè à l’autre. Exemple d’un traité bilingue conservé : le traité entre le sultan mérinide Abū l-Ḥasan ‘Alī et Jacques III de Majorque.
  • Les correspondances diplomatiques, elles aussi établies entre deux parties disent l’arrêt de la guerre, le retour à la paix, la protection des sujets…
  • Les chrétiens ont aussi rendu compte de la conquête islamique et des guerres et interruptions de guerres postérieures, dans L’Histoire des Patriarches (Antioche, Jérusalem et Alexandrie), pour ce qui est des vies de patriarches contemporaines des événements. Pour l’Égypte, la Chronique de Jean de Nikiou est un texte dont nous n’avons que les traductions en guèze, puis en arabe du texte originel en copte. Malgré une évidente tendance à écrire l’histoire du point de vue des minorités, ce texte rend compte du pacte, et de la « protection » des dhimmis.
  • Pour l’Égypte, la Chronique de Jean de Nikiou est un texte dont nous n’avons que les traductions en guèze, puis en français (XIXe s.) du texte originel en copte. Malgré une évidente tendance à écrire l’histoire du point de vue des minorités, ce texte rend compte du pacte, et de la « protection » des dhimmis.

Bibliographie

 Instruments de travail

Dictionnaires
  • Badawi and Haleem,  Arabic-English Dictionary of Qur'anic Usage, Brill, Leiden/ Boston 2008
  • Al-Khalīl ibn Aḥmad al-Farāhīdī, Kitāb al-‘ayn, Théhéran, Mu’assasat dār al-hijra, 1409H.

        Dictionnaire arabe-arabe du début du ixe siècle, appelé « al-Khalīl », 18 volumes, Iran

  • Ismā‘īl ibn Ḥammād Al-Jawharī, Tāj al-lugha wa-ṣiḥāḥ al‘arabiyya, 17 vol., Beyrouth, Dār al-‘ilm al-mulāyyīn, 1984.

         Dictionnaire arabe-arabe, début du XIe s., appelé Al-Ṣiḥāḥ

  • Abū l-Qāsim al-ḤusaynAl-Rāghib al-Iṣfahānī, Mufradât alfāẓ al-qur’ân, 1248 p., Dār al-al-qalam, Damas. 

        Lexique coranique, du début du XIe s.

  • Ibn Fāris, Mu‘jam maqāyīs al-lugha
  • ‘Abd al-Bāqī : Al-Mu‘jam al-mufahras
  • Ibn Manẓūr, Lisān al-‘arab [La langue des Arabes]

Dictionnaire arabe-arabe du xiiie-xive siècle. Il s’est inspiré de ses prédécesseurs :

  • Al-Azharī, Tahḏīb al-luġa
  • Ibn Sida, Muḥkam
  • Al-Jawharī, al-Ṣiḫāḫ
  • Al-Ḏahabī, al-Nihāya
  • Ibn Murtaḍā al-Ḥusaynī al-Zabīdī, Belgram, Inde,1732- Égypte, 1790, Tāj al-‘Arūs min jawāhir al-qamūs.

Dictionnaire arabe-arabe du xviiie siècle

  • Dozy, Supplément aux dictionnaires arabes, Leyde, 1881.

Dictionnaire arabe-francais de la fin du xixe siècle, portant sur un corpus principalement maghébin des xiie-xive siècles.

  • Naṣṣār, Ḥ, Al-mu‘jam al-‘arabī, Le Caire, 1956.

 

Encyclopédies

  • Encyclopédie de l’Islam
    • Abel, Armand, « Dār al-Ṣulḥ »
    • Inalcçik, Halil, « Dār al-‘ahd »
  • Amir Moezzi, Mohammed Ali, Dictionnaire du Coran, Éd. Robert Laffont, Coll. Bouquins, Paris, 2007.
    • Marie-Thérèse Urvoy, « Guerre et Paix », p. 372-377.

Sources

  • Ibn Isḥāq (Abū `Abd Allāh Muḥammad b. Isḥāq b. Yasār b. Khyār-Médine ca 704Bagdad ca 767), Sīrat Ibn Isḥāq, éd. Ferdinand Wüstenfeld, 1858-1859.
    • L’édition de Wustenfeld part d’un texte transmis pas Ibn Hishām.
  • Traduction : Abdurrahmân Badawî,Ibn Ishaq, Muhammad.
    • On y trouve la fameuse «  Constitution de Médine » ou « Le pacte entre les Émigrés et les Ansars et la réconciliation avec les juifs ». Il s’agit d’une convention établissant les relations entre le groupe des musulmans émigrés à Médine et dirigés par Muḥammad, avec les Médinois. Elle a servi de modèle implicite aux autres pactes que les musulmans ont établis avec les conquis.
  • Al-Wāqidī, Kitab al-Maghazi, 3 volumes, 1321 pages, ed. Marsden Jones, London, 1966.
    • Transmet la Geste du Prophète ( Sīrat al-nabawiyya) écrite par Ibn Isḥāq et transmise par Ibn Hishām.
  • History of the Patriarchs of the Egyptian Church, known as the History of the Holy Church, by Sawirus ibn al-Mukaffa', Bishop of al-Asmunin (édition bilingue arabe-anglais intégrant l'éd. Evetts en 1 vol., et la poursuivant de vol. 2 à 4) : vol. 2/1 par Yassa 'Abd al-Masih et O. H. E. Burmester (de Miche II  à Chenouda Ier) ; vol. 2/2 et 2/3 par Aziz Suryal Atiya, Yassa 'Abd al-Masih et O. H. E. Burmester (de Michel III à Michel IV) ; vol. 3/1, 3/2 et 3/3 par Antoine Khater et O. H. E. Burmester (de Macaire II à Cyrille V) ; vol. 4/1 et 4/2 par Antoine Khater et O. H. E. Burmester (biographie de Cyrille III ).

Traités de paix et de trêve

  • Bresc, Henri, Rāġib, Yūsuf, Du traité de paix au pacte secret. Le sultan mérinide Abū l-Ḥasan ‘Alī et Jacques III de Majorque, Le Caire, Ifao, 2011.
  • Jehel, G. & Jehel, S., Les relations des pays d’Islam avec le monde latin du xe s. au milieu du xiiie s. Textes et documents, Paris, 2000.
  • Holt, P. M., « Baybars ‘ Treaty with the Lady of Beirut in 667/1269 », in Edbury, P. W. (ed.), Crusades and settlement, Cardif, 1985, p. 242-245.
  • —, « Qalāwūn’s ṭreaty with Acre in 1283 », EHR 91 (1976), p. 802-812.
  • —, « Qalāwūn’s ṭreaty with Genua in 1290 », Der Islam 57 (1980), p. 101-108.
  • —, « The Treaties of the Early Mamluk Sultans with the Frankish States », BSOAS 43 (1980), p. 67-73.
  • Köhler, Michael A., Alliances and treaties between Frankish and Muslim Rulers in the Middle East. Cross-Cultural Diplomacy in the Period of the Crusades, Revised, edited ans introduced by Konrad Hirschler, Leiden, Brill, 2013 ?
  • Mas Latrie, L. de, Traités de paix et de commerce et documents divers concernant les relations es chrétiens avec les Arabes de l’Afrique septentrionale au Moyen-Age, Paris, 2 vols, 1868.
  • Weigert, G., « A note on hudna. Peacemaking in Islam », in Lev Y., War and Society in the Eastern Mediterranean 7th-15th c., Leyde, New York, Cologne, p. 399-405.

 Études 

Problématique de la paix
  • Bauden, Frédéric, « Due trattati di pace conclusi nel dodicesimo secolo », in Martinez de Castilla, Nuria (ed.), Documentos y manuscritos arabes del Occidento musulman medieval, Madrid, CSIS, 2010, p. 33-86.
  • Buresi, Pascal, « Les plaintes de l’archevêque. Chronique des premiers échanges épistolaires entre Pise et le gouverneur almohade de Tunis » in Martinez de Castilla, Nuria (ed.), Documentos y manuscritos arabes del Occidento musulman medieval, Madrid, CSIS, 2010, p. 87-120.
  • Köhler, Michael A., Alliances and treaties between Frankish and Muslim Rulers in the Middle East. Cross-Cultural Diplomacy in the Period of the Crusades, translated by Peter M. Holt. Revised, edited ans introduced by Conrad Hirscheler, Leiden, Brill, 2013.
  • Nachi, Mohammed, Figures du compromis dans les sociétés islamiques, IISM, Karthala, 2011.
  • Pedani, Fabris, M. P., La Dimora della Pace, Considerazioni sulle capitolazioni tra i paesi islamici e l’Europa, Rome, 1996.

Pour citer cet article

S. Denoix, "Langue arabe" Les mots de la paix/Terminology of Peace [en ligne], mis en ligne le 15/10/2015, page consulté le .