Sylvie Denoix (Cnrs, UMR Orient & Méditerranée), Korshi Dosoo (Université de Wurtzbourg)


Table des matières

1. La langue française : lexicographie historique et dictionnaires
1.1 L’ancien français
1.2 Le Dictionnaire du Moyen Français
1.3 Le siècle des Lumières : l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert et le Dictionnaire philosophique de Voltaire
1.4 Le Dictionnaire de la langue française d’Émile Littré
1.5 Deux dictionnaires contemporains : Le Larousse et le Robert
1.6 Un même vocable, des référents variables
2. Les dictionnaires usuels anglais
2.1 Les premiers lexicographes : de Thomas Blount à Samuel Johnson
2.2 Les dictionnaires modernes et internationaux : britanniques, américains, et australien
2.3 Les dictionnaires en ligne : Dictionary.com, Wiktionary, et Urban Dictionary
3. Définitions et discours


Nous proposons ici une étude sur le lexique du champ sémantique de la paix, élaborée à la lecture de quelques dictionnaires en français et en anglais, dans une perspective évolutive et comparatiste.

Pour connaître les référents d’un terme dans une langue donnée, le plus immédiat est de lire les notices concernées dans les dictionnaires et encyclopédies. Le français est marqué par de grandes aventures intellectuelles comme l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert au xviiie siècle, ou le Dictionnaire d’Émile Littré au xixe. Pour la langue anglaise, les premiers essais de lexicographie datent du xviie siècle, et ses derniers développements se trouvent dans des dictionnaires en ligne.

Pour constituer un dictionnaire, dans une langue donnée, il faut faire un travail de lexicographe dans la langue concernée, travail qui est à la fois philologique, le dictionnaire s’élaborant à partir du dépouillement de nombreux textes, mais aussi historique car les référents ainsi mis au jour sont historicisés, soit présentés avec leurs différents référents, lesquels peuvent évoluer au cours du temps.

 Ceci peut se faire pour un état de la langue contemporain des lexicographes, grâce aux dictionnaires.  Pour les états précédents, où le genre « dictionnaire » n’existe pas, les lexicographes ont étudié les textes anciens, relevé les termes (lemmes) en contexte et compris leur sens pour réaliser, plusieurs siècles après la production linguistique examinée, des dictionnaires de cet état ancien du lexique (de l’ancien français par exemple).

La lecture comparée de notices, produites sur plus de quatre siècles, permet de tracer d’une part la liste des lemmes et de leurs référents, donc des représentations qui ont cours dans une langue donnée, d’autre part une évolution de ces lexiques. Ceci, pratiqué sur deux langues indo-européennes permet, à l’intérieur d’une même famille, de s’exercer à la comparaison.

 

1.   La langue française : lexicographie historique et dictionnaires

 

Le premier dictionnaire de la langue française relevant à la fois la lexicographie philologique et la lexicographie historique est le Littré, publié entre 1859 et 1872, appelé ainsi du nom de son auteur. Cette date tardive n’empêche pas de connaître l’état de la langue d’avant la constitution des dictionnaires grâce au travail des lexicographes qui ont collationné des textes et reconstitué un état de la langue ancienne.

 

1.1 L’ancien français

Provenant du latin mélangé aux langues locales, surtout vieux francique -la langue (germanique) des Francs, classée dans le groupe Bas Allemand-, soit le latin vulgaire, l’ancien français se développe dans le nord de la France à partir du viiie siècle, avec une littérature mise par écrit à partir de la fin du xie s.

Le Lexique de l’ancien français a été réalisé par Frédéric Godefroy1. Cet auteur a collationné, à partir de manuscrits littéraires et de documents d’archives, « les mots de la langue du moyen âge que la langue moderne n'a pas gardés ». Il donne un état du lexique des xie-xiie siècles.

On y trouve plusieurs lemmes pour le champ lexical de la paix, au sein duquel plusieurs champs sémantiques sont développés :

  • la paix publique : bourgfride,
  • la concorde, l’accord : accorde ; amaisnance, amaisnement, ou amaisniement ;
  • l’accord, la convention : concordacion, concordance, qui veut dire « paix » ;
  • la tranquillité, dans le sens quitte de redevance qui est le sens de quité, quiteé ;
  • après la dispute ou la guerre, la réconciliation ou la paix : racorder ;
  • la paix dans le sens de calme, tranquillité : serieté.

 

Et, surtout, pais, qui vient du latin pax, et signifie d’une part « composition, prix du sang. Engagement de s’abstenir de toute voie de fait prise devant le magistrat et par les familles ayant des raisons de se haïr », mais aussi « satisfaction, bon plaisir » ; « permission » ; « baiser ». Le premier sens désigne une coutume : « la paix de Dieu », où une trêve sacrée était imposée par le clergé. L’Encyclopédie en rend compte (cf. infra).

Pais génère 10 lemmes dont paisor : pacificateur, magistrat chargé de maintenir la paix entre les citoyens, qui détient la charge de paiserie et le verbe paisier : faire la paix.

Ce lemme se décline en rapaisance : réconciliation et rapaiseresse et rapaiseur, celle, celui qui rétablit la paix. Ou espaisier : maintenir en paix, pacifier et despaisié : qui a perdu toute paix, troublé, ému, agité, fou furieux. Entrpaisier (s’) signifie maintenir la paix, se réconcilier.

On retrouve aussi pais dans des locutions comme pais de ville : justice de paix. Ou recerchier de pais ou de guerre :  demander la paix ou déclarer la guerre.

On voit que le lexique de la paix est majoritairement d’origine latine (alors que guerre/war est d’origine vieux-francique). Le lemme qui fournit le plus de dérivés, pais provient du latin pax. Toutefois un lemme francique (dont « der Frieden » de l’allemand est apparenté), bourgfride, que l’on trouve aussi dans l’ancien anglais (cf. infra), a un référent dans le même champ sémantique, frith, « la paix sociale ».

 

 1.2 Le Dictionnaire du Moyen Français

Les collègues travaillant sur le moyen français2, cette variété historique du français parlée à la fin du Moyen Âge et à la Renaissance, ont élaboré des outils de travail en ligne, comme le Dictionnaire électronique de de Chrétien de Troyes3. Cette période, pendant laquelle se constitue la langue française qui deviendra la langue officielle -alors que les autres parlers auront des statuts de parlers régionaux comme l’occitan (un parler français du sud de la France) ou les autres langues d’oïl (les parlers français du nord de la France)-, voit le développement d’une littérature en moyen français, ancêtre du français classique à la fois du point de vue du lexique et de la grammaire.

Le Dictionnaire du Moyen français4 (DMF 1330-1500) est élaboré à la lecture de chroniques (Froissard)5, d’archives (lettres à Louis VIII)6, de poèmes (Villon7 ou Charles d’Orléans8), de Mémoires (Philippe de Commines)9, de livre d’enseignement à un jeune prince (Christine de Pizan)10, de recueils de poèmes et aphorismes11, etc.

Le lemme « paix »12, présent dans le moyen français, provient de l’ancien français pais, que l’on vient d’étudier supra, provenant, comme on l’a dit, du latin pax.

Ses référents sont :

  1. [Impliquant plusieurs acteurs] État caractérisé par l'absence de trouble, de conflit entre personnes, entre états, clans, partis..., entre la divinité et l'homme.
  2. [Entre deux ou plusieurs pers.] Concorde, bonne entente, réconciliation, absence de querelle.

On trouve aussi « faire la paix » pour se réconcilier et « paix fourrée » pour une paix mal conçue qui débouchera sur des histoires.

  • Par métonymie : Engagement de s'abstenir de toute voie de fait, pris par des particuliers devant une autorité judiciaire, composition
  1. [Entre des états, des clans, des partis...]
  2. État d'une communauté où il n'y a pas de troubles intérieurs, ou qui n'est pas en guerre avec une autre.
  • Paix universelle. « Paix romaine ; pax romana ».
  • Par métonymie : Traité de paix conclu entre belligérants.
  • Groupement de personnes se soumettant à l'interdiction prononcée par l'Église de tout acte hostile, interdiction assortie de diverses prescriptions.
  • « La paix de » + un nom du lieu, par exemple, « la paix de Westphalie », « paix » pouvant signifier, par métonymie, « traité de paix ».


Remarquons que, entre des personnes, la définition est d’abord positive : « concorde, bonne entente, réconciliation », puis négative : « absence de querelle », alors qu’entre des groupes, elle est négative : « état d'une communauté où il n'y a pas de troubles intérieurs, ou qui n'est pas en guerre avec une autre ».

 

1.3 Le siècle des Lumières : l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert et le Dictionnaire philosophique de Voltaire

Première encyclopédie française, l’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot, rend compte des idées en cours à l’époque des Lumières, et, à l’instigation des Jésuites, est censurée. Mais, lors de l’expulsion de cet ordre du Royaume de France, la publication des Lumières peut reprendre. La notice « paix »13 est confiée à Étienne Noël Damilaville (1723-68), athée militant, ami de Voltaire et qui a écrit quatre articles dans L’Encyclopédie. Neuf notices sont rédigées pour ce lemme14 :

 « PAIX s. f. (Droit nat. politique & moral) c'est la tranquillité dont une société politique jouit ; soit au-dedans, par le bon ordre qui règne entre ses membres, soit au-dehors, par la bonne intelligence dans laquelle elle vit avec les autres peuples. »

La paix est définie positivement, elle concerne d’abord l’ensemble de la société ; il s’agit de paix sociale comme de paix internationale.

 Outre ce premier élément de définition Damilaville attaque Hobbes :

« Hobbes a prétendu que les hommes étoient sans cesse dans un état de guerre de tous contre tous ; le sentiment de ce philosophe atrabilaire ne paroît pas mieux fondé que s’il eût dit, que l’état de la douleur & de la maladie est naturel à l’homme (…) La guerre est un fruit de la dépravation des hommes ; c’est une maladie convulsive & violente du corps politique, il n’est en santé, c’est-à-dire dans son état naturel que lorsqu’il jouit de la paix »

La paix est aussi, comme dans les états antérieurs de la langue, la métonymie du traité de paix. Il est piquant de remarquer la réflexion suivante qui n’a, pour le moins, pas été inspiratrice du Traité de Versailles :

« Paix, Traité de, (Droit Politique)​ Dans tout traité de paix, s’il n’y a point de clause au contraire, on présume que l’on se tient réciproquement quittes de tous les dommages causés par la guerre ; ainsi les clauses d’amnistie générale ne sont que pour une plus grande précaution. »

Et, y compris dans le cas des guerres civiles, les traités de paix se doit d’être miséricordieux :

« Mais s’il [le souverain] est entré avec eux dans quelque accommodement, il est censé par cela seul leur avoir pardonné tout le passé ; de sorte qu’il ne sauroit légitiment se dispenser de tenir sa parole, sous prétexte qu’il l’avoit donnée à des sujets rébelles. »

Le neuvième article concerne la « paix de Dieu », une coutume médiévale dont il est rendu compte, mais au passé :

« Paix, ou trêve de Dieu, étoit une cessation d’armes, depuis le soir du mercredi de chaque semaine, jusqu’au lundi matin, que les ecclésiastiques & les princes religieux firent observer dans le tems où il étoit permis aux particuliers de tuer le meurtrier de leur parent, ou de se venger par leurs mains en tel autre cas que ce fût. Voyez Faide.

L’encyclopédie de l’époque des Lumières donne donc une définition positive de la paix et dispute contre le philosophe anglais donnant la guerre comme état naturel. Pour les modernes, c’est la paix l’état naturel de l’humanité.

 À la même époque, dans son Dictionnaire philosophique portatif (1774), Voltaire, n’écrit pas d’article « paix », mais une notice « guerre » qu’il présente avec une féroce ironie :

« La famine, la peste et la guerre sont les trois ingrédients les plus fameux de ce bas monde (…) On comprend dans la peste, toutes les maladies contagieuses, qui sont au nombre de deux ou trois mille. Ces deux présents nous viennent de la Providence ; mais la guerre qui réunit tous ces dons, nous vient de l’imagination de trois ou quatre cents personnes, répandues sur la surface de ce globe, sous le nom de princes ou de ministres ; & c’est peut-être pour cette raison que dans plusieurs dédicaces on les appelle les images vivantes de la Divinité (…)  C’est sans doute un très bel art que celui qui désole les campagnes, détruit les habitations et fait périr, année commune, quarante mille hommes sur cent mille »15.

Si Voltaire, utilise l’arme de la dérision pour stigmatiser la guerre, les encyclopédistes, quant à eux, donnent une définition limpide et positive de la paix. C’est l’esprit des Lumières.

 

1.4 Le Dictionnaire de la langue française d’Émile Littré

Une nouvelle période lexicographique s’ouvre avec le Dictionnaire de la langue française d’Émile Littré, publié à Paris, pour la première édition entre 1863 et 1872, et entre 1873 et 1877 pour la seconde ; le Supplément édité en 1877, donne l’étymologie des mots d’origine orientale.

Comme ses prédécesseurs, Littré rend compte de la lexicographie philologique dans la mesure où ce dictionnaire est fondé sur une documentation textuelle, mais aussi de la lexicographie historique, ses citations -près de 300 000- embrassant toute la littérature française depuis le Moyen Âge. La description de la langue telle que l’entend Littré repose en effet sur l’évolution historique des faits linguistiques.

Pour ce faire, chaque mot fait l’objet d’une notice qui présente son étymologie, ses divers sens, des emplois aux différentes périodes. Pour ce faire, ses collaborateurs et lui dépouillent la littérature des deux siècles précédents, ce qui permet d’adjoindre nombre de citations à chaque notice, et d’appréhender ainsi la langue dans différents contextes, et de comprendre ainsi l’évolution des référents de chaque terme.

 Remarquons d’emblée que, comme c’est le cas pour L’Encyclopédie, les définitions du vocable paix données par le Littré sont positives :  

1/ « Rapports réguliers, calmes, sans violence, d'un État, d'une nation avec un autre État, une autre nation ».

2/ Traité de paix. La paix est ratifiée

3/ « Concorde, tranquillité intérieure dans les États, dans les familles, dans les sociétés particulières ».

On retrouve en outre quelques sens du moyen français : « Paix fourrée, paix plâtrée, fausse paix ».

Comme dans le Dictionnaire du Moyen français, la mention « paix de + nom de lieu » est dans le corps de la notice. Ainsi, ces diverses « Paix » ayant constitué les frontières de l’Europe moderne, sont citées dans la notice de Littré au même titre que les locutions communes.

Ici, la définition est positive. La paix n’est pas l’absence de son contraire, mais elle est ce qu’elle est : concorde, tranquillité entre les uns et les autres. Dans le Littré, on arrive à dire ce qu’est la paix directement et l’auteur cite, au sein de sa notice, les traités conclus depuis la fin du xvie s. et mettant fin à des décennies de guerres ayant opposé les uns aux autres tous les pays d’Europe. Après la Paix des Dames -formalisant par un traité une paix conclue en 1529 à l’issue de la septième guerre d’Italie entre François Ier et Charles Quint ; après les paix de Westphalie -ensemble de traités signés en 1648 mettant fin à la fois à la Guerre de cent ans qui avait embrasé l’ensemble de l’Europe- et à la Guerre de quatre-vingt ans pendant laquelle les Provinces-Unies s’opposaient à la monarchie espagnole ; après la Paix des Pyrénées -mettant fin en 1659 à la guerre franco-espagnole-, l’Europe, grâce à l’ensemble de ces traités, trouve un équilibre que l’on pensait durable. Néanmoins, pendant les xviiie et xixe siècles ce continent a connu plusieurs conflits sanglants (les guerres napoléoniennes, la Campagne d’Italie, la Guerre franco-allemande, la guerre franco-prussienne de 1870), sans compter ce que l’on peut qualifier de guerre civile, la Semaine sanglante pour réprimer la Commune de Paris en 1871. Bien qu’il cite les traités de paix des 15e et 16e siècles, Littré a connu des temps de guerre, un fait qui peut avoir enrichi son appréciation pour la paix.

 

1.5 Deux dictionnaires contemporains : Le Larousse et le Robert 

À la fin du xixe siècle, Pierre Larousse (1817-1875), qui fut, dans un premier métier, instituteur, a eu la volonté d’élaborer une pédagogie de la langue française. Il ouvre une librairie à Paris et devient, en 1852, libraire-éditeur. Après le Nouveau dictionnaire de la langue française (1856), mis à l’index par le Saint Siège, comme L’Encyclopédie l’avait été, il publie entre 1863 et 1866, en fascicules, le Grand dictionnaire universel du xixe siècle, appelé aussi Grand Larousse, qu’il révise pour publier, 1866 à 1876 les 17 volumes (15 volumes et deux suppléments) constitutifs de ce dictionnaire.

À partir de 1898, est publié Le nouveau Larousse illustré, un « dictionnaire universel encyclopédique » en 7 volumes.

Tout au long du xxe siècle, les successeurs de Pierre Larousse publient dictionnaires et encyclopédies.

  • 1906 : Petit Larousse illustré
  • 1924 : Nouveau petit Larousse
  • 1922 : Larousse universel : dictionnaire encyclopédique, en deux volumes.
  • De 1927 à 1933 : Larousse du XXe siècle
  • De 1960 à 1975 : le Grand Larousse encyclopédique en dix volumes et deux suppléments.

Suivent quelques entreprises éditoriales mises à mal par la concurrence, notamment de l’Encyclopédia Universalis et, en 2014, Le Dictionnaire érudit de la langue française reprend le flambeau.

Comparons les articles « paix » du Nouveau Larousse illustré de 1898 et celui du Dictionnaire érudit de 2014.

 1898 :

Paix ( — du lat. pax, même sens) n. f. Situation d’un Etat qui n’a aucune guerre à poursuivre ou à soutenir : En temps de Paix.

Traité par lequel on convient de vivre en paix et qui règle les conditions. : Signer la Paix.

  • Par anal. Concorde, rapports amicaux ou absents de troubles entre des personnes associées ou ayant entre elles des relations : Rétablir la Paix entre les citoyens.
  • Par ext. Silence, calme physique : La Paix du désert, des tombeaux.

Calme d’esprit, tranquillité de conscience : Achever en Paix sa carrière.

2014 :

PAIX [pè] n. f. (lat.  pax, pacis ; 1080). 1. Situation d’un État, d’un peuple qui n’est pas en guerre, qui n’a pas, avec d’autres, des rapports de violence, de lutte : Le rétablissement de la paix. Les ennemis de la paix. La paix entre les nations (contr. conflit, guerre). Ce traité commercial consolide la paix. La volonté de paix. Homme de paix ( = qui cherche à maintenir la paix). Je lui ai assuré que le peuple allemand ne veut rien d’autre que la paix (Sartre).Sauvegarder, maintenir, préserver, torpiller, violer, mettre en danger la paix. Rester en paix. La paix armée. (V. pacifique, pacifisme.)  
(…)

2. Cessation des hostilités, traité qui met fin à l’état de guerre : Demander la paix. Faire des offres de paix. Les pourparlers de paix. Conclure, rompre la paix. Une paix honteuse. Une paix boiteuse (= instable).

3. État d’accord entre les membres d’un groupe, d’une nation : Vivre en paix avec son voisin. Avoir la paix chez soi. Faire la paix avec un adversaire (= se réconcilier) (…)

4. État d’une personne qui n’est pas troublée, inquiète, qui a le calme, la tranquillité : Goûter une paix profonde (syn. Repos). J’ai appris que nous étions tous dans la peste et j’ai perdu la paix (Camus) (…)

5. État d’un lieu qui ne connaît ni bruit ni agitation : La paix des cimetières (syn. calme) (…)

6. Dieu de paix, Dieu considéré du point de vue de la concorde.
Féod. Paix de Dieu, interdiction, formulée maintes fois dans les conciles ecclésiastiques (du xie au xive s.), de causer à l’occasion des guerres privées, du tort aux non-combattants (clercs, agriculteurs, femmes, etc.) (…).

Les Dictionnaires Robert (Grand Robert, et Petit Robert), sont publiés par la maison d’édition fondée en 1951 par Paul Robert.  Ils prennent la suite du Littré. Cette maison s’appelle d’ailleurs Société du nouveau Littré (SNL). Le Petit Robert est la version abrégée en un volume des six volumes du Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française. Il a été édité pour la première fois en 1967 et réédité avec révisions en 1977, 1993, puis refondu en 2007, sous le titre de Nouveau Petit Robert de la langue française.

Les définitions du terme paix données dans le Petit Robert sont : 

I - 1. « Rapports entre personnes qui ne sont pas en conflit »

I - 2. « Rapports calmes entre citoyens ; absence de troubles, de violences »

II « (opposé à guerre) Situation, d’un État, qui n’est pas en guerre ; rapports entre États qui jouissent de cette situation »

III- 1. « État d’une personne que rien ne vient troubler »

2. « État de l’âme qui n’est troublée par aucun conflit, aucune inquiétude »

3. « État, caractère d’un lieu, d’un moment, où il n’y a ni agitation, ni bruit »

Ce qui frappe d’abord, dans cet ensemble de définitions, chez Larousse, comme chez Robert, c’est que ce mot est un des seuls du dictionnaire à être défini négativement.  

Chez Larousse, en 1898, il s’agit de la « Situation d’un Etat qui n’a aucune guerre à poursuivre ou à soutenir » et, en 2014 : « Situation d’un Etat, d’un peuple qui n’est pas en guerre, qui n’a pas, avec d’autres, des rapports de violence, de lutte ». Et c’est seulement par analogie qu’on a une définition, dans un premier temps positive : « Concorde, rapports amicaux » mais aussi, négative : « absence de troubles entre des personnes » ; et c’est par extension que ce vocable signifie « silence, calme physique ».

Chez Robert, La paix, est ne pas être en conflit, qu’il n’y ait ni trouble ni violence ; c’est ne pas être en guerre ; c’est l’absence de troubles, de violences.

Pour la personne, et son âme, il s’agit de ne pas être troublé ; pour le lieu, le moment, il n’y a ni d’agitation, ni bruit ».

Prenons un mot du même champ sémantique, le mot tranquillité, par exemple ; il est défini ainsi :

  1. « État stable, constant, ou modifié régulièrement et lentement »
  2. « Stabilité morale, état tranquille »

Des définitions positives, contrairement à celles données pour la paix. Il est en effet assez rare qu’un terme soit défini négativement. Ainsi, le terme santé n’est pas défini dans le Petit Robert par « organisme qui n’est pas malade », mais bien de manière positive : « Bon état physiologique d’un être vivant, fonctionnement régulier et harmonieux de l’organisme… ».

N’aurait-il pas été possible de trouver des définitions positives pour la paix comme « l’état de l’âme qui jouit de tranquillité », par exemple, au lieu de l’« Etat de l’âme qui n’est troublée par aucun conflit, aucune inquiétude » ?

La différence entre les représentations, médiatisée par les dictionnaires, dans les définitions données avant la fin du xixe siècle, d’une part, et après cette date, d’autre part, questionne.

 

1.6 Un même vocable, des référents variables

L’ordre dans lequel apparaissent les personnes et les groupes n’est pas indifférent.

  • Dans l’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot, la paix concerne d’abord le corps social, puis les nations entre elles, pas les personnes, contrairement aux dictionnaires les plus récents.
  • Dans le Littré, la paix entre nations est placée avant la paix à l’intérieur des États, laquelle vient avant celle dans les familles.
  • Dans le Robert, la 1ère définition est : « Rapports entre personnes qui ne sont pas en conflit ». Donc, la paix relève du registre du relationnel ; il s’agit de l’ensemble des rapports non-conflictuels. En termes positifs, « les rapports qui se passent dans le calme, la tranquillité entre des entre personnes ».

Ou « Rapports entre citoyens ».  On voit que les individus sont avant les États, qui n’arrivent qu’en II. Ces individus sont des citoyens. Nous ne sommes pas dans la jungle, mais dans la cité, avec ses lois.

Donc, sont concernés :

I : les personnes et les citoyens dans un système relationnel ; 

II : les États, en situation propre, ou en relation ;

III : une personne seule, l’âme, et aussi l’espace, le temps.

Si cette évolution continue, dans les prochains dictionnaires, au cœur du xxie siècle, « l’épanouissement personnel » pourrait être le comble de la félicité irénique !

En conclusion pour le français, dans son évolution le long des siècles, le lemme pais de l’ancien français, devenu paix à partir du moyen français a, de la Renaissance à notre époque, toujours les mêmes référents (tranquillité, harmonie relationnelle) et la même polysémie (ses champs d’application vont de l’âme d’une personne à la relation entre peuples ou États).

Ce qui change16, ce sont l’ordre d’exposition des définitions et les modalités d’expression qui sont soit positives, la paix est ce qu’elle est, soit négative, la paix n’est pas son antinome.

2.   Les dictionnaires usuels anglais

2.1  Les premiers lexicographes : de Thomas Blount à Samuel Johnson

Les études sur l’ancien français donnent le terme « pais » comme lemme principal dans cette langue. Pour l’anglais, le terme « peace », comme l’atteste l'Oxford English Dictionary, le principal dictionnaire historique de la langue anglaise, nous dit qu'il a été emprunté du (moyen) français pais, remplaçant un certain nombre de mots autochtones, parmi lesquels frith, « la paix sociale », résultat de l'obéissance à la coutume et à la loi. Comme on l’a noté supra, un mot de cette racine se trouve dans l’ancien français « bourgfride », avec le même sens de « paix publique ». Un autre ancien mot autochtone est sibbe, désignant les « relations amicales », et apparenté au mot moderne sibling. D’après ce dictionnaire, la première attestation de ce terme pais est une entrée dans la Chronique anglo-saxonne de 1135, qui nous dit de Henry I « Pais he makede men & dær » (Il fit la paix pour les hommes et les bêtes), et il est utilisé comme illustration pour le premier sens qu'il offre :

Pais :   1a.       Freedom from civil unrest or disorder; public order and security.

To make peace: to enforce public order (now arch[aic].).

(Absence de malaise ou de désordre civils ; ordre public et sécurité. Faire la paix : faire respecter l'ordre public – maintenant, archaïque)

Cette entrée met en évidence deux caractéristiques que l’on retrouve dans les dictionnaires anglais des premiers exemples du xviie siècle à ceux d'aujourd'hui : le caractère civil de la paix qui est un état d'ordre public, généré par les lois et les coutumes et imposé par une autorité centrale. Par ailleurs, comme c’est le cas dans les définitions françaises, il y a une tendance à produire des définitions négatives : « la paix est l’absence de... ».

La même approche peut être vue dans l’édition de 1717 (éd. originale : 1671) du Law Dictionary and Glossary de Thomas Blount : 

Peace (Pax): in the general signification, is opposite to War or Strife; but particularly with us, it signifies a quiet and inoffensive Carriage or Behaviour towards the King and his People.

(dans la signification générale, est opposé à guerre ou conflit ; mais, en particulier entre nous, signifie un transport ou un comportement calme et inoffensif envers le roi et son peuple.)

Le niveau 2 de cette entrée donne « la paix de Dieu et de l'Église » - un exemple de l’importance des significations secondaires influencées par la religion - et « la paix du roi ». Soit la paix et la sécurité, à la fois pour la vie et pour les biens, que le roi promet à tous ses sujets, ou aux autres personnes sous sa protection.

Remarquons qu’ici, la définition est positive : la paix du roi est définie – de manière tautologique — comme « paix », mais aussi, dans une perspective sociale et personnelle, plus concrète. Cela peut être comparé avec la définition de Peaceable, donnée dans la Glossographia anglicana nova17 de ce même Thomas Blount, un type de « dictionnaire des mots difficiles » qui donne d’abord une définition positive, de ce qu’est être peaceable, avant de démontrer le besoin de contraste avec son opposé :

« of a quiet Temper and Disposition; not given to strife and War.

(d'un tempérament et de disposition calmes; pas adonné au conflit, ni à la guerre.)

Une approche similaire peut être trouvée dans une entrée de l’œuvre de John Wilkins,  An Essay towards a Real Character, and a Philosophical Language (1668)18. Cet ouvrage n’est pas un dictionnaire per se, mais une tentative d’élaborer une langue universelle, sorte de lingua franca remplaçant le latin ; dans cet Essay, il s’agit de définir des concepts pour être utilisés dans cette nouvelle langue.

Peaceableness :  Quietness, Concord, Accord, Agreement, Union, appease, atone, pacifie, reconcile, compose, take up,19 compromise, still, calm, set at peace, part a fray.

Peaceableness[20] : (Tranquillité, concorde, accord, convention, union ; apaiser, concilier, pacifier, réconcilier, composer, résoudre, élaborer un compromis ; tranquille, calme ;  mettre en paix, mettre fin à une bagarre.)

Peu lui chaut de donner à des substantifs des équivalents d’une autre nature (verbes ou adjectifs). Ainsi, Wilkins arrive à définir « Unpeaceableness » en utilisant des termes aussi familiers que « conflit » (strife) ou « discorde » (discord), mais aussi « pacifier » ou « calme ».

Le premier vrai dictionnaire d’anglais — dans le sens d’un travail dont l’intérêt est pour un usage général plutôt que concernant un vocabulaire spécialisé ou obscur — est celui de Johnson :  A Dictionary of the English Language, publié en 175521. Il suit les aperçus que nous avons tracés et définit le modèle que la plupart des dictionnaires modernes suivent.

Parmi ses 9 définitions, nous trouvons :

1. Respite from war. (Répit de la guerre)

2. Quiet from suits or disturbances. (Éloigné des querelles ou des dérangements)

6. A state not hostile. (Un état non hostile)

7. Rest; quiet; content; freedom from terror; heavenly rest. (Repos, calme, contentement, libre de terreur, repos céleste)

9. [In law.] That general security and quiet which the king warrants to his subjects, and of which he therefore avenges the violation; every forcible injury is a breach of the king’s peace.

( [Juridique] Cette sécurité générale et cette tranquillité que le roi garantit à ses sujets et dont, par conséquent, il prévient sa violation ; chaque dommage causé par la force est une violation de la paix du roi. )

Comme Blount, donc, Johnson commence avec une définition négative (“respite from…”, “quiet from”) mais inclut aussi des définitions positives, comme celle n° 7, laquelle a des connotations spécifiquement religieuses (repos céleste), et n°9, avec le sens profane de « paix du roi ».

 

2.2 Les dictionnaires modernes et internationaux : britanniques, américains, et australien

Ce modèle, à savoir définir le sens initial de « paix » d’abord négativement et n’offrir une définition positive que plus tard, est suivi par la plupart des dictionnaires usuels ; nous avons déjà vu le cas du Oxford English Dictionary, et nous pouvons aussi le repérer dans le Macquarie Dictionary,22 le principal dictionnaire d’anglais australien dont le premier sens est

“ freedom from war or hostilities

(absence de guerre ou hostilités)

et qui suit ce modèle dans six des neuf sens élémentaires. La première entrée de l’American Heritage Dictionary est à peu près identique :23

The absence of war or other hostilities.

(L’absence de guerre ou d’autres hostilités) 

De la même manière, le Cambridge Dictionary,24 initialement écrit à l’intention des apprenants de l’anglais, a, comme premier et second sens,

  1. Freedom from war and violence, especially when people live and work together happily without disagreements.
  2. The state of not being interrupted or annoyed by worry, problems, noise, or unwanted actions.

(1. Sans guerre ou de violence, spécialement lorsque les gens vivent et travaillent ensemble avec bonheur, sans désagréments.)

(2. État où l’on n’est pas dérangé ou ennuyé par des soucis, des problèmes, du bruit, ou des actions indésirables.)

 On trouve néanmoins une intéressante exception à cette règle dans la tradition lexicographique américaine ; dans l’American Dictionary of the English Language de Noah Webster, l’ordre est inversé25  et donne les entrées définissant positivement la paix d’abord :

« In a general sense, a state of quiet or tranquillity; freedom from disturbance or agitation; applicable to society, to individuals, or to the temper of the mind.

(1. Dans un sens général, un état de quiétude ou de tranquillité, libre de perturbation ou d’agitation ; cela concerne la société les individus, ou bien l’état d’esprit.)

 Les sens 2 à 5 sont ensuite définis selon la formule familière “freedom from” (libre de, une absence de, sans), et le sens 6 donne:

“Heavenly rest; the happiness of heaven”.

(Repos céleste; la félicité des cieux). 

Cet exemple montre l’évidente influence du dictionnaire de Johnson. Le sens 8 se réfère à la “public tranquillity” (tranquillité publique), puisque, dans le système républicain que sont les États-Unis, il ne peut y avoir référence à un roi.

 Cette approche est suivie par le moderne Merriam-Webster,26 le descendant du Webster’s Dictionary:

1: a state of tranquillity or quiet: such as

a: freedom from civil disturbance

b: a state of security or order within a community provided for by law or custom

2: freedom from disquieting or oppressive thoughts or emotions

3: harmony in personal relations

  1. (Un état de tranquillité ou de quiétude tel que :
    1. une absence de dérangement public
    2. un état de sécurité ou d’ordre au sein d’un groupe social, généré par la loi ou la coutume
  2. une absence de pensées ou d’émotions inquiétantes ou oppressantes
  3. harmonie dans les relations personnelles)

Il est intéressant de noter que dans trois de ces cinq définitions, la paix est définie positivement alors que nous trouvons “freedom from” (libre de/absence de) dans plusieurs occurrences. En 1. a, il s’agit  d’une instanciation du principe général de paix dans un état positif.  Néanmoins, le Merriam Learner Dictionary,27 reflétant peut-être l’usage anglais typique revient au modèle plus général des dictionnaires anglais dans son entrée initiale :

1a: a state in which there is no war or fighting

1a: un état dans lequel il n’y a ni guerre ni combat. 

L’exception la plus évidente à ce modèle général de définitions négatives, cependant, peut se trouver dans le Random House Webster's Unabridged Dictionary, dont la première édition date de 1966. Malgré son nom, il n’est pas basé sur le Webster’s Dictionary, mais sur le Century Dictionary (1889-1914)28 et le Dictionary of American English (1938-1944).29 Mais, alors que ces deux dictionnaires traitent de manière assez conventionnelle du vocable paix, le Random House Dictionary offre un contraste frappant ; sa seconde édition (mise à jour en 2009) 30 définit la paix ainsi :

  1. the normal, nonwarring condition of a nation, group of nations, or the world.

(la condition normale, non belliqueuse d’une nation, d’un groupe de nations ou du monde)

Alors que la définition 2 décrit les traités de paix, il y a un focus du même type sur une définition positive de la paix “a state of mutual harmony…”  (un état d’harmonie mutuelle…) et 7-9 bien que  la définition « freedom from » (absence de)  apparaisse :

  1. the normal freedom from civil commotion and violence of a community; public order and security

(l’absence normale de commotion et de violence civile d’une communauté ; ordre public et sécurité)

Dans cet exemple, quoique le lemme « paix » soit défini dans ce dictionnaire par une « absence de » son référent est clairement positif en ce que cet état de paix est dit être normal. On rejoint ici la position de Damilaville contre Hobbes. 

 

2.3 Les dictionnaires en ligne : Dictionary.com, Wiktionary, et Urban Dictionary

Il est intéressant d’observer que la définition du dictionnaire de Random House est celle utilisée par dictionary.com,[31]  intégralement en ligne, qui peut, à son tour, avoir influencé l’autre dictionnaire en ligne majeur, le Wiktionary:32

  1. A state of tranquility, quiet, and harmony; absence of violence. For instance, a state free from civil disturbance.

(Un état de tranquillité, calme et harmonie ; absence de violence. Par exemple, un État libre de désordre public.)

  1. A state free of oppressive and unpleasant thoughts and emotions.

(Un état libre de pensées et d’émotions oppressantes et déplaisants.)

  1. Harmony in personal relations.

(Harmonie dans les relations personnelles.)

  1. A state free of war, in particular war between different countries

(Un état sans guerre, en particulier [sans] guerre entre les différents pays.) 33

Ici, nous voyons une inversion du modèle dominant des dictionnaires de langue anglaise – « peace » est d’abord défini comme un état positif et, seulement en deuxième position, dans une définition négative : free of, « sans ». Le référent originel de « paix publique » est à peine entrevu à la fin de la définition 1, bien qu’il n’y ait pas d’indice de la première idée, à savoir qu’il y ait quelque chose de créé par la loi ou la coutume, et moins encore qu’il y ait quelque chose de garanti par un souverain. Le sens religieux n’est pas non plus noté. Ces deux derniers points, sont peut-être le reflet, dans les définitions de la langue, du discours plus individualiste et moins traditionnellement religieux du monde anglophone actuel.

Il nous a paru significatif de conclure notre repérage des dictionnaires anglais avec un dictionnaire d’argot (slang) en ligne, l’Urban Dictionary, généré par des utilisateurs, dont les entrées sont anonymement évaluées up or down. La mieux évaluée des définitions de peace mentionne son utilisation comme une salutation ou un adieu – “peace out”, “peace up”, ou simplement “peace34 – un usage de l'argot né dans les années 1950, popularisé par les hippies, mais apparemment originaire de l'anglais des Antilles.35 Il faudrait se demander si cela ne serait pas le résultat de l'influence de la traduction de la Bible du roi Jacques, par la locution peace be upon you (la paix soit sur vous) qui est la manière sémitique de saluer, en prenant le référent « paix » pour shalôm36. On note que la lecture de la Bible dans cette traduction était très répandue dans les Antilles37.

Une autre définition (bien que moins populaire) de “peace” par l’utilisateur de l’Urban Dictionary qui a pour pseudo LoveLight 38 :

One of the Fruits of the Holy Spirit. A visible attribute of a true Christian life as found in Galatians 5:22-23.

Un des fruits du Saint Esprit. Un attribut visible d’une vie chrétienne véritable comme on le trouve dans Galates 5 : 22-23.

La paix est ici tranquillité, un état de repos, qui découle de la recherche de Dieu, ou le contraire du chaos ; cette définition est directement inspirée par la Bible.

 

3. Définitions et discours

Il pourrait sembler paradoxal que, dans ces derniers exemples concernant la langue anglaise, extraits d’un dictionnaire on ne peut plus moderne (uniquement en ligne et généré par des utilisateurs), nous trouvions encore une fois cette tendance que nous avons soulignée pour la plupart des points de cet article traitant des différents états du français et de l’anglais, et que l’on remarque aussi dans d’autres  langues39, soit le pouvoir des textes canoniques sur l’élaboration de la langue, alors que le langage sous-jacent de ces textes canoniques n’est, souvent, plus celui de la culture dans laquelle ils sont utilisés. En effet, les locuteurs peuvent toujours avoir recours aux textes fondateurs (ici la Bible en hébreu et en grec, ailleurs le Coran ou les Védas) et en tirer à nouveau des conceptions et usages de la paix : ici « paix » comme salutation et « paix » comme « fruit de l’Esprit » sont des référents essentiellement bibliques.

Revenons à cette tendance à proposer des définitions négatives, que nous avons déjà observée dans les premiers dictionnaires et lexiques anglais. Ces définitions « privatives » sont caractéristiques, selon le linguiste australien Michael Clyne, de plusieurs langues.40 Il semble que la guerre soit souvent l’élément non marqué41 du couple guerre/paix :

guerre à [ + conflit ] [ + lutte armée ]

paix à [ - guerre ]42 

La diversité des manifestations possibles de la paix – de fait, la totalité de la vie humaine normale – est peut-être ce qui rend sa définition difficile, au moins, selon Clyne, dans le discours politique actuel. Les horreurs de la guerre, en revanche, sont très concrètes.

On remarque toutefois qu’un discours irénique n’est pas forcément le marqueur d’une expression pacifique, ou d’une volonté réelle pour établir ou maintenir la paix, et l’imprécision des acceptions courantes de la paix rend ce vocable susceptible d’usages détournés.  Et Clyne de citer Bertolt Brecht :

Wenn die Oberen vom Frieden reden

Weiß das gemeine Volk daß es Krieg gibt.

Wenn die Oberen den Krieg verfluchen

Sind die Gestellungsbefehle schon ausgeschrieben.

[Quand les puissants parlent de paix,

Le petit peuple sait que c'est la guerre.

Quand les puissants maudissent la guerre,

Les ordres de mission sont déjà écrits.]43

 Pour le français, on remarque que la définition de L’Encyclopédie comme celle du Littré sont parfaitement positives, mais le Larousse  et le Petit Robert donnent des définitions foncièrement négatives. Il y a donc une mutation qui se manifeste dans ces dictionnaires français à la toute fin du xxe siècle où l’on ne définit pas positivement la paix, mais, où on la présente, au contraire, par l’inverse de son antinome.

Or, on sait que les dictionnaires, quoique ayant l’air d’être des documents objectifs, sont en fait la production de locuteurs d’une époque donnée. La manière de présenter les lemmes et leurs référents est donc le signe des représentations que l’on se fait à cette époque. La question se pose donc de savoir comment caractériser les changements dans les présentations entre les dictionnaires des différentes époques, et comment formuler leurs relations avec les discours et les pratiques (ici, relevant de la paix) dans une société donnée.

Les dictionnaires étudiés ici le sont dans le cadre d’une même famille de langues, l’anglais et le français. Il conviendra, dans une perspective comparatiste au long cours, d’étudier les dictionnaires produits dans un tout autre contexte spatio-temporel, dans une autre épistémè afin de comprendre comment la paix y est présentée, ou, plus exactement, comment le milieu qui la définit se la représente. Ainsi, dans une autre étude, nous étudierons une langue sémitique, l’arabe.44

 


1. Éd. H. Welter, Paris, Leipzig, 1901.

2. Le champ de recherche de la lexicographie française s’est développé dans la seconde moitié du xxe s. à Nancy au sein du Centre de recherche pour un Trésor de la langue française (CRTLF) puis de l’Institut national de la langue française (INaLF) auquel a succédé l’Institut d’analyse et traitement informatique de la langue française (ATILF) www.atilf.fr.

Le Trésor de la Langue Française était une entreprise lexicographique des xixe et xxe s. Il a été informatisé (TLFi) et, ce faisant, enrichi de travaux en étymologie et en lexicographie historique.

3. http://atilf.atilf.fr/scripts/dect.exe?BASE_LEXIQUE;SANS_MENU;AFFICHAGE=2;VED=pais

4. http://www.atilf.fr/dmf/

5. Si se porta tretiés que il avoient trieuves .XV. jours, et dedens ce terme, ... devoient li manant de Bervich demorer en bonne paix sans estre foullé ne pressé, ne avoir auqune violense de lors corps et de lors biens. (https://fr.wikisource.org/wiki/Les_Chroniques_de_Sire_Jean_Froissart).

6. Commun de la paix. "Droit appartenant au roi, qui se lève dans le Rouergue, sur les hommes, les bêtes et les moulins" : ...la valeur des dis chasteaux, chastellenies, terres et seigneuries et de leurs dites appartenances et appendances, et pareillement des dis commun de la paix, passade, tail de canal et autres droiz (Archives servit. Louis XI, T., 1470, 35).

7. Vivre en paix : Vivons en paix, exterminons discord ; Ieunes et vieulx, soyons tous d'ung accord : La loy le veult, l'appostre le ramaine Licitement en l'espitre rommaine. (VILLON, Poèmes variés R.H., c.1456-1463, 63) ou le truculent Paix se fait : Par les costez [la Grosse Margot] se prent, c'est Antecrist, Crye et jure par la mort Jhesucrist Que non fera. Lors empoingne ung esclat, Dessus son nez lui en faiz ung escript, En ce bordeau ou tenons nostre estat. Puis paix se fait et me fait ung groz pet, Plus enffle q'un velimeux escarbot. (VILLON, Test. R.H., 1461-1462, 125).

8. Nul n'est en paix qui sert Amours : Celui que diz est si espris D'une tant belle, bonne dame, Qu'il ne pourroit estre [re]pris Tellement si tresfort il ame ; Mais espoir n'a point, sur son ame, D'avoir jamais d'elle secours ; Pas n'est en paix qui sert Amours. (CH. D'ORLÉANS, Compl. C., 1433-p.1451, 281).

9. La paix de + nom du lieu : Mais quant les guerres commancèrent, dès le temps du roy Charles VIe, qui continuèrent jusques à la paix d'Arras, se meslèrent les Angloys cependant parmy ce royaulme (COMM., I, 1489-1491, 52).

10. Tenir une communauté en paix. "Assurer la paix à une communauté" : ...Aussi doivent tuit li greigneur Princes leur peuple en paix tenir Et justice et droit maintenir. Et tout le peuple a eulx soubzmis. Deffendre de tous ennemis. (CHR. PIZ., M.F., I, 1400-1403, 141).

11. Mieux vaut mentir pour paix avoir qu'estre battu pour dire vrai : Mieult vault mentir pour paix avoir Qu'estre batu pour dire voir ; Pour ce, mon cuer, ainsi faisons. (CH. D'ORLÉANS, Rond. C., 1443-1460, 375).

12. http://www.atilf.fr/dmf/

13. http://cnrtl.fr/definition/academie9/paix

14. Paix, (Droit nat. politique. & moral), vol. 11, p. 768 ; Paix, Traité de, (Droit Politique), vol. 11, p. 769 ; Paix religieuse, (Hist. mod. Politiq.), vol. 11, p. 770 ; Paix, (Critiq. sacrée.) vol. 11, p. 770 ; Paix, le baiser de, (Hist. eccles.),vol. 11, p. 770 ; ;Paix, (Mythol. & Littérat.),vol. 11, p. 770;  Paix, (Iconol. & Monum. antiq.),vol. 11, p. 771; Paix, (Jurisprud.), vol. 11, p. 771; Paix, ou trêve de Dieu, vol. 11, p. 771. 

15. https://fr.wikisource.org/wiki/Dictionnaire_philosophique/portatif_-_6e_ed._-_Londres_(1767)

https://fr.wikisource.org/wiki/Dictionnaire_philosophique/portatif_-_6e_ed._-_Londres_(1767)/Guerre, consulté le 26/01/2019.

16. Le Moyen français n’est pas connu par un dictionnaire contemporain de cet état de la langue, il est donc difficile de savoir à quel point la manière dont sont exposées les définitions sont redevable de l’idéologie des lexicographes qui nous sont contemporain, aucune conclusion n’est donc possible, pour cet état de la langue, sur ce point.

17. S.v. « Peaceable » , Thomas Blount, Glossographia Anglicana Nova, London, 1707, (pas de pagination).

18. John Wilkins, An Essay Towards a Real Character and a Philosophical Language, John Martyn, London, 1668, p.210.

19. Sens 15a dans l’ Oxford English Dictionary, s.v. « to take up. »: “To settle, arrange amicably (a dispute, quarrel, etc.). Obsolete. »

20. Difficile à traduire en français en un seul mot. Proposons la locution « aptitude à être faiseur de paix ».

21. S.v. “peace” Samuel Johnson, A Dictionary of the English Language, vol.2, W. Strahan, London 1755 (pas de pagination).

22. “peace”, Macquarie Dictionary, Macquarie Dictionary Publishers, 2017, https://www.macquariedictionary.com.au/ (16/12/2017).

23. “peace”, The American Heritage Dictionary of the English Language (Fifth Edition), Houghton Mifflin Harcourt Publishing Company, 2017, https://www.ahdictionary.com/word/search.html?q=peace (16/12/2017).

24. “peace”, Cambridge Dictionary, Cambridge University Press 2017, https://dictionary.cambridge.org/(12/16/2017.

25. Noah Webster, An American Dictionary of the English Language, Springfield, George and Charle Merriam, 1854, p.806 (1ère éd. 1828).

26. “peace”, Merriam-Webster, Merriam-Webster Inc., 2017, https://www.merriam-webster.com/dictionary/peace (14/12/2017).

27. “peace”, Merriam-Webster Learner’s Dictionary, Merriam-Webster Inc., 2017, http://www.learnersdictionary.com/definition/peace (14/12/2017).

28. William Dwight Whitney (ed.), The Century Dictionary, The Century Co., New York, vol.5, 1904, p.4340.

29. William A. Craigie and James R. Hulbert (eds.), A Dictionary of American English on Historical Principles, University of Chicago Press, Chicago, 1942, vol.3, p.1701.

30. “peace”, Random House Webster’s Unabridged Dictionary with CD-Rom (2nd ed.), Random House, 2009.

31. “peace”, Dictionary.com Unabridged, 2017, http://www.dictionary.com/browse/peace. Accessed 14 December 2017.

32. Le terme « Wiktionary » est un portmanteau, comme on dit en anglais, un mot hybride entre wiki et dictionary. Le but est de réaliser des dictionnaires en open access dans toutes les langues. Le premier Wiktionary, créé par Brion Vibber en décembre 2002 a concerné l’anglais.

33. “peace”, Wiktionary: The Free Dictionary, December 2017, https://en.wiktionary.org/wiki/peace (14/12/2017.

34 RayJack, “peace”, Urban Dictionary, June 2005, https://www.urbandictionary.com/define.php?term=peace (14/12/2017).

35. John Green, “peace phr.”, Green’s Dictionary of Slang (Digital Edition), Abecedary ltd., 2017, https://greensdictofslang.com/entry/zlormdq (14/12/2017).

36. Voir l’étude de Gilles Dorival, infra, sur les traductions de la Bible de l’hébreu au grec puis du grec au latin.

37 Joseph Thompson, « From Judah to Jamaica : The Psalms in Rastafari Reggae », Religion and the Arts 16, 2012, p. 328-356.

38. Lovelight, “peace”, Urban Dictionary, November 2012, https://www.urbandictionary.com/define.php?term=peace. Accessed 14 December 2017. 

39. Cette étude s’insère dans un programme de recherche collectif dans lequel plusieurs langues anciennes sont traitées et pour lesquelles on remarque cette même caractéristique. Cf. http://www.islam-medieval.cnrs.fr/MotsDeLaPaix/index.php/fr/

40. Michael Clyne, « The Role of Linguistics in Peace and Conflict Studies », Australian Review of Applied Linguistics 10.1 (1987) 77-79. Cf. l’observation tirée de la linguistique cognitive que les enfants (locuteurs de plusieurs langues européennes actuelles) apprennent la conception de la paix plus tard que celle de la guerre (Mauro Sarrica et Jao Wachelke, « Make ( ?) Not War! Are the Social Representations of Peace and War Antonyms? », dans Stephen Gibson et Simon Mollan, Representations of Peace and Conflict, Palgrave Macmillan, Basingstoke, 2012, 164-165).

41. Ce terme esrt employé ici dans une acception linguistique où marqué/non marqué signifie non neutre/ordinaire.

42. Clyne, « The Role of Linguistics in Peace and Conflict Studies », 78.

43. Texte et traduction tirés de https://www.antiwarsongs.org/canzone.php?id=2639&lang=en (16/1/2019).

44. Mehdi Berriah, Sylvie Denoix, « En arabe classique, al-salām ne signifie pas “la paix”. Étude de la racine SLM dans quelques dictionnaires », en préparation.

 


Pour citer cet article

S. Denoix et Korshi Dosoo, "Les mots de la paix dans la Bible hébraïque, la Bible grecque et les Bibles latines", Les mots de la paix/Terminology of Peace [en ligne], mis en ligne le 17/2/2019, consulté le 16/10/2019