Sylvie Denoix, Cnrs, UMR 8167, Islam médiéval


Henri Bresc et Yūsuf Rāġib ont édité, traduit et commenté un traité bilingue arabe- catalan1 établi en 739/1339 par deux souverains, le sultan mérinide Abū l-Ḥasan ʿAlī et Jacques III de Majorque. La photo du manuscrit est publiée et l’on voit que « les deux versions figurent sur le même parchemin, l’arabe à droite, le catalan à gauche »2.

Sur cet acte, qualifié par les auteurs de cette publication de « traité de paix », on constate que, sur certains points, et particulièrement sur le lexique de la paix, il n’y a pas d’équivalent entre la version arabe et la catalane3. En effet, dans le texte catalan le terme pau (paix) dont on reconnaît l'étymologie, du latin pax, est présent six fois :

  • 1-2 : assegament de pau
  • 9 : per fermar pau
  • 12 : esta carta e pau
  • 20 : que la dita pau
  • 35 : bona pau e ferma
  • 40 : e prometen la pau

Pour sa part, le texte arabe offre un lexique qui est assez loin de la phraséologie catalane. En fait, il ne s’agit pas d’une traduction, mais de deux documents parallèles.

Ainsi, là où, pour le catalan, il est écrit aquesta carta es un assessegament de pau, « ce document est un établissement de paix » (l. 1-2), l’arabe écrit anna-hu kitāb muhādana wa musāmaḥa wa mu‘āhada wa muṣālaḥā (l. 2), « c’est un document de trêve, de bienveillance, de pacte4 et d’armistice ».

Une locution en 3 mots où est le terme pau (paix) contre une énumération de quatre termes dont deux relèvent du champ sémantique de l'interruption de la guerre (muhādana et muṣālaḥa), un autre, un type de relation à l’autre, positive (musāmaḥa), un, enfin, une relation contractuelle (mu‘āhada).

Le document nomme les protagonistes en présence de qui le traité a été conclu : le sultan Abū l-Ḥasan ʿAlī commandeur des musulmans (amīr al-muslimīn), appelé, côté catalan, « roi des Sarrasins » (rey dels Sarraïns), d’une part, et les ambassadeurs qui représentent Jacques III.

Là encore, la terminologie de la paix existe du côté catalan, sans équivalent côté arabe. Ainsi, les ambassadeurs « ont pouvoir entier pour établir la paix » (per fermar pau – l. 9), avec tous les attributs qui marquent leur délégation de pouvoir, soit une lettre de créance sous sceau de cire, et « un acte écrit sur parchemin, bullé de plomb ». Dans le texte arabe, ces ambassadeurs de Don Jacques sont « ceints de l’épée » (al-muḥazzamūna), représentent leur souverain « le sultan le plus haut (al-sulṭān al-asnā), le plus généreux (al-akram), le plus véridique (al-aṣdaq), par la grâce de Dieu, sultan de Majorque, comte de Roussillon et de Cerdagne, seigneur (mawlā) de Montpellier, Don Jacques » (l. 6) et sont dotés des attributs, comme le sceau et sont « délégués en vertu de sa lettre et de l’acte qui leur confère les pleins pouvoirs » (l. 7). Mais, si les conditions matérielles et institutionnelles sont décrites de manière à peu près similaire dans les deux documents, à savoir, une protection des biens et des personnes, sur terre comme sur mer, en revanche, les textes diffèrent sur un point important : dans le document catalan, les ambassadeurs sont là pour établir la paix, alors que dans le document arabe, ils ont les pleins pouvoirs, par délégation. Le pouvoir de quoi ? Ce n’est pas dit, mais on comprend qu’il s’agit de signer l’acte et, probablement, de contribuer à son élaboration.

La durée pour laquelle l’acte est valide est donnée : dix années solaires (li-muddat min ʿashar sinīn shamsiyya - l. 9-10), « selon la manière de compter des chrétiens », dit le texte catalan (e ques comten a comte christianesch – l. 13), et les dates concordent, le traité sera appliqué à partir du 1er mai 1339.

Ces similitudes – minimales pour un traité commun – s’arrêtent là. En effet, on ne les retrouve pas dans la façon de nommer cet acte, qui diverge d’une version à l’autre : « traité de paix » (carta de pau) (l. 12 du texte catalan), mais « document » (kitāb,  l. 2 et 10 du texte arabe) et  « acte » (ʿaqd, l. 8, 19, 22, 23). Dans le texte arabe, il n’y a pas le mot « paix » pour qualifier cet acte.

Les termes kitāb (écrit, document) et ʿaqd (acte) sont ceux repris pour désigner les lettres de créance que Don Jacques a donné aux ambassadeurs pour leur déléguer son pouvoir et en vertu desquelles ils peuvent signer le traité au nom de leur souverain.

Une occurrence, l. 20 mentionne la dita pau, ce qui correspond, dans le document en arabe, à un ordre que les délégués doivent confirmer et dont la référence est l’acte qui doit être respecté.

Une partie de l’accord porte sur la course. Chaque partie devra sévir contre les corsaires de son propre bord. Dans le texte catalan, cette sévérité à l’encontre des corsaires (corsaris) sera gage de « bonne et solide paix » (bona pau e ferma – l. 35). De même, dans le texte arabe, il est écrit qu’il faudra interdire aux corsaire (al-qarāsila) de transgresser ce qui se rapporte à ce traité (ʿaqd)  « en rompant ou en violant les clauses par un refus, comme semer le trouble dans les ports ou semer la panique parmi les voyageurs ou autres sortes de troubles ou de préjudices. » Celui qui fait cela, « son sultan » (entendons son souverain, que ce soit le roi chrétien ou le musulman) devra sévir, et cela sera dissuasif pour les autres (l. 35). Contrairement au texte catalan, il n’y a pas là de mention de la paix que cela contribuera à établir.

Enfin, dans le texte en catalan, les ambassadeurs prometen la pau  (l. 40) « promettent la paix », de la faire tenir et de l’observer (l. 41), alors que le texte en arabe il est écrit : « qu’il soit commandé aux gouverneurs (wūlā) des littoraux des deux côtés de confirmer cet ordre (amr) et de respecter cet acte (‘aqd) » (l. 22).

Et, quelque chose de très important suit : wa-layaʿlan bi-hādhā l-ṣulḥ « qu’il soit fait publication de ce  ṣulḥ) (l. 22).

Ce terme,  ṣulḥ,  est celui employé dans le genre littéraire des livre des conquêtes où, lors de la conquête islamique des débuts de l’Islam, les ennemis étaient divisés en deux catégories, ceux conquis sans coup férir (bi-ṣulḥ) et cux conquis lors d’un combat (ʿanwatan).   Le référent du terme ṣulḥ renvoie donc aux infidèles avec qui l’on pactise, pour obtenir d’eux un tribut, par exemple.

 

Conclusion

Malgré la qualification de « traité de paix » donné à ce type de documents par l’historiographie, il s’agit en fait d’un traité de trêve. La paix se doit d’être durable ; ici, l’accord entre les parties est provisoire, le document annonce, dans les écrits des deux parties,  une validité d’une durée de dix ans : li-muddati  min ʿashar sinīn ( l. 9 du texte arabe) / a tems de déu ayns (l. 13 du texte catalan) ; il s’agit de permettre aux commerçants de part et d’autre de faire leurs affaires, il convient donc d’assurer la sécurité des biens et des personnes pendant un certain laps de temps.

D’ailleurs, les catalans ne s’y trompent pas, « un archiviste de la chancellerie de Majorque que devait abriter le château de Perpignan inscrivit au verso du parchemin, côté poil, deux lignes en catalan :  Carta de la treva feyta entre los embaxadores del seyor rey de Malorca el rey Garb MCCCXXXIX (Charte de la trêve faite entre les ambassadeurs du seigneur roi de Majorque et le roi de Garbe. 1339) »5.

Au gré des heurs et malheurs de la dynastie de Majorque et des aléas que subirent ses archives, le document, après maints transferts, fut à nouveau libellé, en latin, et considéré, cette fois-ci, par l’archiviste, comme un  tractatus pacis,  « traité de paix »6. comme le fera l’historiographie postérieure.

 

Tentons un tableau de correspondance :

 

arabe

catalan

l. 2

kitāb muhādana wa musāmaḥa wa mu‘āhada wa muṣālaḥā

(écrit de trêve, de bienveillance, de contrat, d’armistice)

l.1-2 

assegament de pau

(établissement de paix)

l. 6-7

Il (Don Jacques) les a délégués (les ambassadeurs) en vertu de la lettre et de l’acte

l. 9 

per fermar pau

(lesquels susdits ambassadeurs ont pouvoir entier pour établir la paix)

l. 10

ʿaqdan amḍāhu al-sulṭān Abū-l-Ḥasān

un acte qu’a signé le sultan Abū-l-Ḥasan

l. 12 

esta carta e pau

ce traité de paix

 

 

 

la dita pau

 

l. 22

Wa-layataqaddam li-wulāti l-sawāḥil min al-jānibayn bi-l-ta’qīd fī hādhā-l-amr wa-l-ḥamāyati li-hādhā-l-ʿaqd.

 

Qu’il soit commandé aux gouverneurs des littoraux des deux côtés de confirmer cet ordre et de respecter cet acte

l. 18-20 

E que d’assó demondit sia feta crida per los portz, e marines, e terres de quascun dels ditz seyors reys, manan cascun dels ditz seyors a lurs oficials que la dita pau deien servar e abtener per lo demondit temps.

 

Et que de ce qui est dit ci-dessus il soit fait criée dans les ports, marines et terres de chacun desdits seigneurs rois, mandant chacun desdits seigneurs à leurs officiers que la dite paix ils doivent observer et maintenir pendant le temps susdit

l. 20-21

Wa man faʿala shay’an min dhālika fa-sulṭānu-hu yashtaddu ʿalay-hi fī ghurm mā atlafa-hu wa radma akhadha-hu wa-yuʿāqibu-hu fī nafsi-hi bi-mā yaḥtumu ʿillata-hu wa yajʿalu ʿiqāba-hu darʿan li-ghayri-hi wa-dafʿan li-fasādi-hi ḍayri-hi.

 

Celui qui fera une chose de cela, son sultan le contraindra à réparer les dommages causés et restituer ce qu’il a pris. Il sera puni en sa personne de la peine encourue par son délit. Son châtiment servira d’exemples aux autres et fera cesser les troubles et ces dommages.

l. 34-35 

Del dan donat deyen fer los ditz seyors reys als malsfaytors fer fer esmena e, part l’esmena deyen fer fer dels persones justícia, per tal que bona pau e ferma s’ensegesca.

 

 

 

Du dommage fait, lesdits seigneurs rois doivent faire supporter aux malfaiteurs la restitution et outre la restitution faire justice des personnes, de sorte que bonne et solide paix s’ensuive.

 

 

l. 40 

e prometen la pau

et promettent paix

l. 22

wa-lāyaʿlan hādhā-l-ṣulḥ

Que cet armistice soit proclamée

 

 

 


 
1. Bresc, Henri, Rāġib, Yūsuf, Le sultan mérinide Abū l-Ḥasan ʿAlî et Jacques III de Majorque : du traité de paix au pacte secret, Le Caire, Ifao, Les Cahiers des Annales islamologiques,

2. Op. cit, p. 3.

3. « Le texte est rédigé en catalan courant au xive siècle, avec un certain nombre de graphies archaïques. », op. cit., p. 77.

4. Rāġib  traduit mu‘āhada  par « alliance » que je trouve un peu fort car il sous-entend que, si l’une des deux parties est attaquée, que l’autre l’aidera à guerroyer contre cet ennemi, ce qui n’est pas dans les termes du traité analysé ici, qui ne fait que proposer la sécurité des biens et des personnes pour pouvoir commercer sans risques, et ce pour une durée limitée. Dans les traités de paix, la durabilité de cette harmonie relationnelle entre les parties est exprimée. Par exemple, dans le traité d’Utrecht (rédigé en français) qui scelle la fin de la guerre de succession d’Espagne, il est écrit plusieurs fois : « irrévocablement et pour toujours ».

5. Op. cit, p. 33.

6. Ibid.

 


Pour citer cet article

S. Denoix, "Le lexique de la paix dans le traité bilingue arabe-catalan entre le sultan mérinide et Jacques III de Majorque", Les mots de la paix/Terminology of Peace [en ligne], mis en ligne le 1/3/2018, consulté le 16/11/2019